Rétro Math’s : THE TROUBLESOME EIGHT

Carré magique — Rétro Math’s — THE TROUBLESOME EIGHT, Dudeney 1917 : la grille de neuf cases

Un carré de neuf cases, toutes les lignes à 15, et un 8 imposé au milieu du haut. Vous allez essayer dix minutes, puis vous allez conclure que c’est impossible. Vous aurez raison — et tort.

L’énoncé, publié à Londres en 1917

Traduit intégralement. Pesez chaque mot : il n’y en a pas un qui soit là par hasard.

Gravure de 1917 : une grille de neuf cases vides, avec un 8 dans la case du milieu de la ligne du haut
La planche originale : neuf cases, et le 8 déjà posé au milieu du haut.

Presque tout le monde sait qu’un « carré magique » est une disposition de nombres en forme de carré, telle que chaque ligne, chaque colonne et chacune des deux grandes diagonales donnent la même somme. Par exemple, vous n’auriez guère de difficulté à placer simplement un nombre différent dans chacune des neuf cases de l’illustration, de façon que les lignes, les colonnes et les diagonales fassent toutes 15. Et à votre premier essai, vous trouverez probablement que vous avez un 8 dans l’un des coins. Le casse-tête consiste à construire le carré magique, dans les mêmes conditions, avec le 8 à la place indiquée.

Henry Ernest Dudeney, Amusements in Mathematics, 1917

Ce qu’on lit aujourd’hui

Le carré magique d’ordre 3 est unique, et c’est pour cela que le 8 vous résiste. J’ai fait la vérification : avec les chiffres de 1 à 9, il existe exactement huit carrés magiques — et ce sont les huit images d’un seul, par rotation et symétrie. Un seul carré, donc, vu sous huit angles. Or dans chacune de ces huit images, le 8 occupe un coin. Toujours. C’est le plus vieux carré magique du monde, celui que la Chine appelle le Lo Shu et connaît depuis plus de deux mille ans, et il n’a pas d’autre façon d’être.

Une propriété que tout le monde peut vérifier et que presque personne ne connaît : quels que soient les nombres employés, la case du centre vaut toujours le tiers de la somme magique, et deux cases symétriques par rapport au centre totalisent toujours le double du centre. Ici : 5 au milieu, et des paires qui font 10. Ce n’est pas une particularité des chiffres 1 à 9, c’est une conséquence forcée des huit équations. Autrement dit, deux cases bien choisies déterminent les neuf. Voilà l’outil ; le reste est une question de lecture.

Les programmes sont publics, avec de quoi refaire le calcul : github.com/w0uf/retro-maths-dudeney. Attention, les solutions y sont données.

Dudeney en français : 120 casse-tête d’autrefois inédits, traduits par François Montmirel (Fantaisium). Les vignettes de la couverture sont ses propres gravures.

Ce que le problème demande vraiment

Relisez l’énoncé et cherchez-y les chiffres de 1 à 9. Ils n’y sont pas. Dudeney écrit « un nombre différent dans chacune des neuf cases » — un nombre différent, pas un chiffre, et nulle part il ne dit lesquels. C’est vous qui avez ajouté cette condition en lisant, parce que le carré magique de votre enfance était celui-là. Presque tous les échecs devant ce problème viennent de là : on se donne une contrainte que personne n’a posée, puis on démontre très correctement que la chose est impossible.

Et l’impossibilité, elle, est bien réelle — sous certaines lectures. J’ai vérifié les quatre qui se présentent naturellement. Avec les chiffres de 1 à 9 : impossible. Avec des entiers strictement positifs, tous différents : impossible aussi, et cela se démontre en quatre lignes une fois qu’on a l’outil de l’encart. Mais dès qu’on desserre un peu la définition du mot « nombre », la porte s’ouvre. Le problème n’est donc pas de calculer : il est de décider de quoi l’on parle.

C’est un cas d’école, et il vaut mieux qu’un long discours sur la rigueur : un énoncé mathématique doit dire dans quel ensemble il travaille. Celui-ci ne le dit pas — délibérément. Toute la difficulté est dans ce silence.

Ce que ce problème fait travailler

Une chose rare et précieuse : lire un énoncé pour ce qu’il dit, et non pour ce qu’on croit qu’il dit. C’est l’erreur la plus fréquente en classe, et la plus difficile à corriger, parce qu’elle ne ressemble pas à une erreur : l’élève raisonne juste, il raisonne simplement sur un autre problème que celui qui est posé.

Ensuite, un vrai petit système d’équations. Huit conditions, neuf inconnues : il reste des degrés de liberté, et c’est précisément ce qui laisse de la place. Poser les équations plutôt que remplir les cases au hasard change complètement la nature du travail — on passe du tâtonnement à la description de toutes les solutions d’un coup.

Enfin une question de vocabulaire qu’on croit réglée : qu’est-ce qu’un nombre entier ? Selon qu’on y range ou non le zéro et les nombres négatifs, ce problème-ci ne reçoit pas la même réponse — je l’ai vérifié, et l’écart est net. Les mathématiques ne tolèrent pas ce flou-là, et il n’y a pas de meilleure occasion de le faire sentir qu’un carré de neuf cases où tout se joue sur un mot.

À vous

  • construisez le carré, avec le 8 là où la gravure le met ;
  • démontrez qu’avec neuf entiers strictement positifs tous différents, c’est impossible ;
  • et la question qui m’a occupé le plus longtemps : si l’on s’autorise le zéro et les nombres négatifs, cela redevient-il possible ?

En commentaire. La deuxième question se traite entièrement à la main et ne demande que quatre cas ; la troisième a une réponse que Dudeney ne mentionne pas, et qui montre que sa formulation était un cran moins précise qu’il ne le croyait. J’y reviens dans quelques jours.

Dans la même série. Rétro Math’s reprend les 430 problèmes d’Amusements in Mathematics (1917) : l’énoncé traduit tel quel, ce qu’on en sait aujourd’hui, et la solution en commentaire. Les autres épisodes en ligne : CHINESE MONEY, CHANGING PLACES, THE STOP-WATCH, MRS. PERKINS’S QUILT, WATER, GAS, AND ELECTRICITY, THE INDUSTRIOUS BOOKWORM, SIR EDWYN DE TUDOR, THE NINE COUNTERS, THE SIX FROGS, A CENSUS PUZZLE, THE BARREL PUZZLE, A TRICK WITH DICE, CROSSING THE RIVER AXE, THE MILKMAID PUZZLE, THE FOUR POSTAGE STAMPS, A CHAIN PUZZLE, THE ROUND TABLE, THE CAB NUMBERS, THE POTATO PUZZLE, THE ECCENTRIC CHEESEMONGER, THE CLUB CLOCK, THE TWELVE MINCE-PIES, THE ARTILLERYMEN’S DILEMMA, PAPA’S PUZZLE.


Problème n° 399 d’Amusements in Mathematics, de Henry Ernest Dudeney (Londres, 1917). Texte et gravure sont dans le domaine public : Dudeney est mort en 1930. Le livre est intégralement disponible sur Project Gutenberg, et l’énoncé original se lit ici.

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  1. Les réponses, comme promis — et le mot que Dudeney n’a pas pesé.

    1. Le carré de Dudeney. Le secret est dans le mot « nombre » : rien n’interdit les fractions. Voici sa solution, ligne par ligne :

    4½ · 8 · 2½
    3 · 5 · 7
    7½ · 2 · 5½

    Les neuf nombres sont différents, et les trois lignes, les trois colonnes et les deux diagonales font 15. Dudeney le dit sans détour dans son corrigé : le lecteur s’est sans doute imposé une tâche impossible « en lisant dans ces conditions quelque chose qui n’y est pas ».

    Comment on le trouve sans tâtonner. Avec l’outil de l’encart. Le centre vaut le tiers de 15, donc 5. La case opposée au 8 vaut 10 − 8 = 2. Appelons a le coin en haut à gauche : la première ligne donne le coin de droite, 7 − a ; les paires symétriques donnent les deux coins du bas, 3 + a et 10 − a ; la première colonne donne enfin les deux cases du milieu, 12 − 2a à gauche et 2a − 2 à droite. Tout le carré s’écrit donc :

    a · 8 · 7 − a
    12 − 2a · 5 · 2a − 2
    3 + a · 2 · 10 − a

    Quel que soit a, les huit sommes font 15. Il ne reste qu’une question : les neuf nombres sont-ils différents ? Dudeney a pris a = 4½.

    2. Avec neuf entiers strictement positifs, c’est impossible. Il faut 12 − 2a positif, donc a au plus égal à 5, et 2a − 2 positif, donc a au moins égal à 2. Restent quatre cas, et chacun échoue sur un doublon :

    a = 2 : le coin répète le 2 du bas.
    a = 3 : le coin de droite et la case de droite valent tous deux 4.
    a = 4 : la case de gauche vaut 4, comme le coin.
    a = 5 : le coin répète le 5 du centre.

    Quatre lignes, et la démonstration est complète. Les chiffres de 1 à 9 n’en sont qu’un cas particulier : là, le carré magique est unique à une rotation ou un retournement près, et le 8 y occupe toujours un coin.

    3. Avec le zéro et les nombres négatifs, cela redevient possible. Prenez a = 1 :

    1 · 8 · 6
    10 · 5 · 0
    4 · 2 · 9

    Neuf entiers différents, aucune fraction, et le 8 est bien au milieu du haut. Si l’on admet le zéro mais pas les négatifs, c’est même la seule solution, avec son image dans un miroir (a = 6). Si l’on admet les négatifs, il y en a une infinité : a = 0 donne 0 · 8 · 7, puis 12 · 5 · −2, puis 3 · 2 · 10, et tous les entiers conviennent sauf −1, 2, 3, 4, 5 et 8.

    Or Dudeney écrit que le problème aurait été « également impossible » s’il avait dit « a different whole number », un nombre entier différent. C’est vrai si « whole number » veut dire 1, 2, 3 et la suite. C’est faux si l’on y range le zéro, comme on le fait souvent aujourd’hui. Lui qui reproche au lecteur d’avoir lu un mot de trop en a laissé passer un sans le définir.

    Et parmi les fractions ? Le carré n’a que des nombres positifs quand a est compris entre 1 et 6, et une seule valeur de cet intervalle, en dehors des quatre entiers déjà écartés, donne un doublon : 3½, qui met deux fois 3½ sur la première ligne. Avec des moitiés, il y a donc deux carrés seulement, à un miroir près : celui de Dudeney, et celui-ci, que l’on obtient avec a = 1½ :

    1½ · 8 · 5½
    9 · 5 · 1
    4½ · 2 · 8½

    Si vous en avez trouvé un avec des tiers ou des quarts, il est tout aussi juste : il y en a une infinité.