Murray raconte : les trois choses que l’Inde a données au monde

Échecs indiens — Échiquier entièrement coloré en quatre teintes, un éléphant dans chaque coin, chaque couleur marquant les seize cases accessibles à un éléphant
Quatre éléphants dans les quatre coins, et les quatre zones qu’ils atteignent : ensemble, ils couvrent l’échiquier exactement.

Après Bāṇa et son calembour, les textes indiens deviennent avares. Ils mentionnent le jeu, ils le nomment, mais ils ne le décrivent pas — on ne décrit pas ce que tout le monde connaît. Pour savoir à quoi on jouait réellement en Inde, il faut attendre trois siècles et changer de langue : ce sont des Arabes qui, les premiers, prennent la peine d’écrire les règles indiennes noir sur blanc. Parce qu’eux écrivaient pour des lecteurs qui n’avaient jamais vu la chose.

« Trois choses sont venues de l’Inde »

Le premier témoignage vient des manuscrits de shatranj, et remonte à al-‘Adlī, joueur et auteur du IXe siècle dont nous reparlerons longuement. Le passage commence par établir la filiation — « cette forme est la forme des échecs que les Persans ont prise aux Indiens, et que nous avons prise aux Persans » — puis il élargit d’un coup :

Il est universellement reconnu que trois choses ont été produites par l’Inde, qu’aucun autre pays ne l’y a devancée, et dont le semblable n’a existé nulle part ailleurs : le livre Kalīla wa Dimna, les neuf chiffres avec lesquels on peut compter jusqu’à l’infini, et les échecs. La prétention indienne à l’astrologie et à la médecine est contestée par les Persans et les Grecs.

Il faut mesurer ce qu’on vient de lire. Un joueur d’échecs de Bagdad, il y a onze siècles, range son jeu favori dans une liste de trois — avec un recueil de fables et avec la numération décimale. Et il prend soin de préciser ce qui, dans cette liste, est disputé et ce qui ne l’est pas. C’est un homme qui sait faire la différence entre ce qu’on croit et ce qu’on accorde.

Trois règles indiennes que la Perse n’a pas prises

Le même texte énumère ensuite ce qui, dans le jeu indien, diffère du jeu persan. Trois points, et chacun vaut le détour.

1. La victoire médinoise. Dépouiller l’adversaire de toutes ses pièces est une victoire — cela, le monde musulman le reprendra. Mais chez lui, le roi resté seul obtient un sursis : s’il peut prendre la dernière pièce au coup suivant, la partie est nulle. Les gens du Hijāz, eux, jouent à l’indienne : pas de sursis. On appelait cela la victoire médinoise.

2. Le roi enfermé gagne. Celle-là m’a arrêté. Voici la règle indienne, telle que le manuscrit la rapporte :

Quand le Roi ne trouve aucune case où aller, et que l’autre Roi n’a rien avec quoi le mater, le premier a gagné. Mais ce n’est pas une règle persane.

C’est le pat. Et regardez le sort qu’on lui a réservé selon l’endroit et l’époque : en Inde, le joueur pat gagne. Dans le monde musulman, il perd. Chez nous, c’est nulle. Trois civilisations, trois verdicts opposés sur exactement la même position — celle où l’on ne peut plus bouger sans être en échec. Il n’y a pas de vérité naturelle là-dedans ; il n’y a que des décisions.

3. L’éléphant est dans le coin. Et il ne s’y contente pas de la place : il n’y a pas la même marche.

L’éléphant du coin, et la raison qui le met là

L’éléphant persan — celui que l’Europe recevra et qui deviendra notre fou — part de la troisième case et saute deux cases en diagonale. Nous avons vu qu’il n’atteint ainsi que huit cases sur soixante-quatre. L’éléphant indien décrit ici est un autre animal : il part du coin et il saute deux cases en ligne droite, par-dessus la case intermédiaire. Le manuscrit ajoute une affirmation étonnamment précise :

Chaque Éléphant a 16 cases, et la compagnie des éléphants peut atteindre toutes les cases sans collision. Mais dans la forme des échecs que nous avons prise aux Persans, et à laquelle on joue à présent, les Éléphants n’ont que la moitié de l’échiquier, et chaque Éléphant a 8 cases. Le nombre des cases a été réduit parce qu’ils vont en biais.

Une affirmation pareille se vérifie. Placez quatre éléphants dans les quatre coins et laissez-les sauter de deux en deux, tout droit, aussi longtemps qu’ils veulent. Résultat : chacun atteint exactement seize cases, les quatre zones ne se recouvrent nulle part, et leur réunion fait les soixante-quatre cases de l’échiquier. Le compte est juste au carré près. C’est ce que montre la figure en tête de l’article — quatre couleurs qui pavent le plateau sans laisser un trou.

Et la seconde moitié de la phrase est juste aussi : les quatre éléphants persans, qui vont en biais, n’atteignent que huit cases chacun, soit trente-deux cases en tout — la moitié du plateau, exactement comme il est dit. Ce joueur du IXe siècle avait fait le calcul, et il ne s’était pas trompé.

Reste à savoir pourquoi l’Inde met sa pièce au coin quand la Perse la met près du roi. Là, Murray rapporte un échange que j’aime beaucoup, parce qu’il montre que la question se posait déjà et qu’on y répondait par la doctrine militaire, pas par le jeu :

On demanda à un Indien pourquoi ils mettaient l’Éléphant dans le coin, et il répondit que le commandant d’une armée où il y a des éléphants doit, vu son importance, recevoir le commandement de l’aile droite ou de l’aile gauche. Les Persans, cependant, pensent qu’il doit être placé auprès du Roi, étant requis pour la poursuite ou pour la fuite.

Deux écoles, deux emplois de l’éléphant sur un vrai champ de bataille — l’aile ou la garde rapprochée — et deux positions de départ. La disposition des pièces n’était pas un détail de matériel : c’était une opinion sur la guerre.

Al-Bīrūnī, ou l’honnêteté d’un enquêteur

Le second témoignage est d’un tout autre calibre, parce qu’il est d’un très grand savant. Abū’r-Raihān al-Bīrūnī naît à Khiva, au Khwārizm, en 973, vit sur la rive sud de la Caspienne et meurt à Ghazna en 1048. Astronome, mathématicien, géographe, chronologiste ; il apprend le sanskrit ; il calcule le rayon de la Terre. Vers 1030, il écrit sur l’Inde un livre qui couvre la religion, la philosophie, la littérature, la chronologie, l’astronomie, le droit coutumier et l’astrologie. Il a voyagé en Inde, sans dépasser le Pendjab.

Le verdict de Murray sur son chapitre d’échecs est un modèle d’équité, et il se termine par une pique :

Son travail est un document extrêmement précieux, dû à un enquêteur pénétrant, mais il semble malheureusement n’avoir rapporté qu’une impression assez vague de cette variété d’échecs qui était propre à l’Inde. En quoi, cependant, il ne vaut pas moins que la grande majorité des observateurs, même de nos jours.

Et de fait, al-Bīrūnī fait ce que font les bons enquêteurs : il annonce la couleur. Avant de décrire la partie à quatre joueurs, il écrit simplement : « Comme cette sorte d’échecs ne nous est pas connue, je vais expliquer ce que j’en sais. » Sept mots qui valent tous les serments : ce que j’en sais. Il ne prétend pas avoir compris ; il rapporte.

Ce qu’il rapporte, d’ailleurs, est parfois d’une drôlerie involontaire. Les Indiens jouent à quatre, aux dés, et n’utilisent pas les faces 5 et 6 : quand elles sortent, on lit 1 pour le 5 et 4 pour le 6. Pourquoi ? Parce que, explique-t-il, les chiffres indiens 5 et 6 ressemblent, de forme, au 1 et au 4. Voilà une règle de jeu qui ne vient ni de la stratégie ni du hasard : elle vient de la calligraphie.

Il note aussi que les pièces prises passent entre les mains du preneur et valent une part de l’enjeu — roi 5, éléphant 4, cheval 3, tour 2, pion 1 —, puis livre une dernière phrase que j’ai lue deux fois avant de sourire. Celui qui prend les trois rois adverses en ayant gardé le sien reçoit 54 ; et al-Bīrūnī, mathématicien jusqu’au bout, ne peut s’empêcher de commenter que c’est « un nombre qui représente une progression fondée sur le consentement général, et non sur un principe algébrique ». On sent l’homme légèrement contrarié que la règle ne se démontre pas.

A-t-il seulement vu jouer ?

La question a été posée, et méchamment. Falkener soutenait qu’al-Bīrūnī n’avait vu que le jeu à quatre, et alla « jusqu’à déclarer qu’il ne pouvait pas avoir été joueur d’échecs ». Sachau, Gildemeister, van der Linde et von der Lasa pensaient au contraire qu’il avait vu les deux jeux. Murray tranche pour eux, et son argumentation est un petit chef-d’œuvre de lecture serrée. Deux indices, tous deux minuscules.

Le premier : al-Bīrūnī donne deux descriptions de la marche de l’éléphant — celle du jeu à deux et celle du jeu à quatre. On ne décrit pas deux fois, différemment, une pièce qu’on n’a vue qu’une fois.

Le second est plus fin. Au détour de sa description, al-Bīrūnī glisse cette phrase apparemment insignifiante : « Le nom de Roi s’applique ici au Firzān. » Pourquoi préciser cela ? Parce que le jeu à quatre se joue — et se jouait encore en Inde du temps de Murray — avec un jeu ordinaire à deux couleurs : les deux alliés se partagent les pièces d’une couleur, et celui qui n’a pas le roi prend la dame pour roi. Cette remarque n’a de sens que si al-Bīrūnī avait sous les yeux une table où l’on jouait comme cela. Elle prouve d’un même mouvement qu’il a vu la partie à quatre et qu’il connaissait le jeu à deux dont on empruntait le matériel.

Une phrase de six mots, et le témoin est établi. C’est exactement le genre de raisonnement pour lequel on lit Murray.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Reprenons la liste du manuscrit de Bagdad — Kalīla wa Dimna, les neuf chiffres, les échecs — et regardons ce qu’onze siècles en ont fait.

Le premier point est acquis : Kalīla wa Dimna est bien l’adaptation arabe, via le moyen-perse, du Pañcatantra sanskrit — et c’est par lui que les fables indiennes ont gagné l’Europe, jusqu’à La Fontaine. Le deuxième est acquis aussi, et il est même devenu le fondement de tout : nos chiffres sont indiens, transmis par les Arabes, et le zéro avec. Nous les appelons encore « chiffres arabes », ce qui est un contresens que ce manuscrit du IXe siècle, lui, ne commettait pas.

Reste le troisième. C’est le seul des trois dont on discute encore — l’Inde, la Perse, l’Asie centrale, la Chine ont toutes leurs avocats, et les plus vieilles pièces exhumées sont sur la route de la soie. Autrement dit : de la liste que ce joueur donnait pour « universellement reconnue », deux tiers ont tenu sans une égratignure, et le tiers restant est précisément celui qui l’intéressait le plus.

La suite

Al-Bīrūnī a avoué ne pas tout comprendre à cette partie à quatre joueurs. Murray, lui, y consacre un chapitre entier. Le prochain épisode s’y attaque : quatre rois, quatre armées, deux dés et des enjeux d’argent — le chaturaji, un jeu où l’on ne cherche pas à mater mais à encaisser, et où l’on peut faire alliance.

Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.

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