Capablanca raconte : le cadeau grec et la valeur des pièces

Capablanca raconte — le cadeau grec : fou blanc en d3 braque sur h7, dame en d5, cavalier en f3
Fou en d3, dame en d5, cavalier en f3 : les trois conditions du cadeau grec sont réunies.

Cinquième épisode de Capablanca raconte. On termine la série de combinaisons commencée la dernière fois par la plus célèbre de toutes — celle qui porte aujourd’hui un nom — puis on répond à la question que ces sacrifices posent forcément : au juste, ça vaut combien, une pièce ?

Le sacrifice du fou en h7

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Les Blancs sont en retard au décompte du matériel. Ils gagnent pourtant en quatre coups, et le premier est un cadeau : 1.Fxh7+ !

Le roi doit prendre — 1…Rxh7 — car refuser ne sauve rien : sur 1…Rh8, les Blancs jouent 2.Dh5, et après 2…g6 la dame s’installe en h6 avec un jeu gagnant. Une fois le roi attiré, la suite est mécanique : 2.Dh5+ Rg8 3.Cg5, et le mat en h7 est imparable.

Imparable, ou presque. Une seule défense échappe au mat immédiat, 3…De4 — exactement celle que Capablanca désigne. Elle ne sauve pas la partie, elle en donne la dame — ce qui n’est pas franchement mieux.

Ce sacrifice a un nom aujourd’hui : le cadeau grec. Il revient si souvent qu’on l’enseigne comme un motif à part entière, avec ses conditions d’application — un fou braqué sur h7, une dame capable de rejoindre h5, un cavalier prêt à sauter en g5. Les trois sont là.

Le même, dix coups plus loin

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Voici la version que Capablanca donne comme trop longue pour un débutant — il le dit franchement : personne à ce stade n’en verra le bout. Mais, ajoute-t-il, celui qui connaît le motif pourra un jour se lancer dans une attaque qu’il n’aurait jamais envisagée autrement.

Le problème, ici, c’est que le sacrifice ne marche pas encore : un cavalier blanc bouche la diagonale du fou, et un fou noir surveille g5. Il faut donc déblayer, et chaque coup a sa raison d’être.

1.Cxe7+ — ce n’est pas un échange, c’est l’ouverture de la diagonale. 1…Fxe7 : les Noirs reprennent avec le fou précisément pour garder g5 sous contrôle. 2.Txe7 ! les Blancs donnent la tour pour éliminer ce gardien, 2…Cxe7, et le terrain est enfin dégagé.

Alors seulement : 3.Fxh7+ Rxh7 4.Dh5+ Rg8 5.Cg5 — le motif de la position précédente, à l’identique. La fin est une chasse au roi : 5…Tfc8 6.Dh7+ Rf8 7.Dh8+ Cg8 8.Ch7+ Re7 9.Te1+ Rd8 10.Dxg8 mat.

Et si les Noirs refusent le fou au 3e coup, la punition est plus longue mais tout aussi nette : 3…Rh8 4.Dh5 g6 5.Fxg6+ Rg7 6.Dh7+ Rf6 7.g5+ Re6 8.Fxf7+ Txf7 9.De4 mat. Les deux mats ont été rejoués intégralement — dix-neuf et dix-sept demi-coups, sans une seule irrégularité.

Alors, ça vaut combien ?

Après deux articles passés à donner des fous et des tours pour un mat, la question s’impose. Capablanca y consacre une courte section, et il commence par refuser l’exercice : il n’existe pas de table complète et exacte, dit-il, on ne peut que comparer les pièces deux à deux. Voici ses comparaisons.

Il compareSon verdict
Fou et cavalierÉgaux en théorie — mais le fou sera le plus souvent le meilleur
Deux fous / deux cavaliersLes deux fous, presque toujours
Le fou face aux pionsPlus fort que le cavalier ; et mieux armé que lui contre une tour
Fou + tour / cavalier + tourFou et tour
Dame + cavalier / dame + fouLà, le cavalier peut l’emporter
Une pièce contre trois pionsLe fou vaut souvent mieux ; le cavalier, très rarement
Une tourVaut un cavalier et deux pions, ou un fou et deux pions
Deux tours / une dameLes deux tours, légèrement
Deux tours / deux cavaliers et un fouLes pièces légères, légèrement — et un peu plus encore s’il s’agit de deux fous et un cavalier

Puis il ajoute deux remarques qui valent mieux que le tableau. La première : la force du cavalier décroît à mesure que les pièces s’échangent, celle de la tour augmente. La seconde concerne le roi — pièce purement défensive pendant tout le milieu de partie, il devient une pièce d’attaque dès que l’échiquier se vide. Ce qui referme la boucle des trois premiers épisodes : en finale, le maniement du roi devient primordial.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Tout débutant apprend aujourd’hui l’échelle numérique — le pion vaut 1, le cavalier et le fou 3, la tour 5, la dame 9 — que Capablanca refuse explicitement de donner. Il n’avait pas tort : cette échelle est commode pour compter vite, et trompeuse dès qu’on s’y fie. Elle dit que deux tours (10) valent mieux qu’une dame (9), ce qui rejoint son verdict ; elle ne dit rien de la paire de fous, ni du cavalier qui s’étiole quand le plateau se vide.

Les moteurs modernes, eux, n’utilisent aucune valeur fixe : ils évaluent chaque pièce selon la case qu’elle occupe et la structure autour d’elle. C’est-à-dire, au fond, ce que Capablanca décrivait avec des mots.

La suite

Le prochain épisode referme le chapitre I : la stratégie générale de l’ouverture, le contrôle du centre, et les pièges — ceux qu’on tend, et surtout ceux dans lesquels on tombe.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

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