Capablanca raconte : l’initiative

Capablanca raconte — la position du prix de beauté de Saint-Pétersbourg 1914, avant 21.Fh4
Un coup simple gagnait — les Blancs préfèrent les complications.

Treizième épisode de Capablanca raconte, et ouverture du chapitre IV — celui de la théorie générale. Le champion du monde y quitte les exemples pour les principes, et il commence par la notion qui commande tout le reste : l’initiative.

Ce que vaut le trait

Son raisonnement part d’une évidence qu’on ne regarde jamais en face. Quand les pièces sont posées sur l’échiquier, les deux camps ont exactement la même position et exactement le même matériel. Une seule chose les sépare : les Blancs ont le trait. Et le trait, ici, s’appelle l’initiative.

Toutes choses égales par ailleurs, l’initiative est un avantage. Elle doit donc se conserver aussi longtemps que possible, et ne se céder qu’en échange d’un autre avantage — matériel ou positionnel.

Comment la garde-t-on ? En développant vite, dit-il, mais surtout en développant de manière à gêner le développement adverse : mettre la pression partout où c’est possible, et chercher d’abord le contrôle du centre. À défaut, obtenir un avantage de position qui permette de continuer à harceler.

Et quand la lâche-t-on ? Seulement contre du matériel, et seulement si les conditions sont assez favorables pour être sûr de résister à la contre-attaque, puis, grâce à cette supériorité matérielle, de reprendre l’initiative. Car c’est elle seule qui donne la victoire — ce qui va de soi, puisque gagner signifie acculer le roi adverse là où il est attaqué sans issue.

Une fois le développement achevé, dit-il, trois routes s’ouvrent : l’attaque directe contre le roi, l’amélioration d’une position déjà bonne, ou le gain de matériel au prix d’un abandon momentané de l’initiative. Le reste du chapitre explore les trois. Aujourd’hui, la première.

Attaquer en masse, ou ne pas attaquer

Sa règle est catégorique, et le mot compte : une attaque directe contre le roi ne doit jamais être menée à outrance sans la certitude qu’elle aboutira, car échouer là signifie le désastre. Autrement dit, on n’attaque pas le roi « pour voir ».

mrsmbmqsmrmksmpmp2smnmpmpmp4smp3s2smn5s8s2snbpn2spp3spppr2sqsrks

Les lecteurs de l’épisode précédent reconnaîtront cette position : c’est celle du sacrifice en h7. Capablanca la reprend ici, et c’est tout l’intérêt — la première fois il montrait quatre coups, cette fois il déroule la partie entière jusqu’à l’abandon.

Il note d’ailleurs que les Blancs auraient pu jouer un coup tranquille et rester mieux. Ils préfèrent attaquer immédiatement, avec la certitude que l’attaque gagne. Trente-trois demi-coups plus tard, les Noirs abandonnent.

RsBQsKsRBsssssPPsNrnssssssssPsssspsspsNssssssnbspsssspppsssqsrks

Seconde position, et une mise en garde. Un coup simple gagnait ; les Blancs préfèrent les complications et leur beauté. Capablanca prévient : cette façon de faire est hautement risquée tant qu’une longue fréquentation du jeu de maîtres n’a pas donné une vision suffisante des ressources d’une position.

La partie, dit-il, remporta le prix de beauté à Saint-Pétersbourg en 1914. Elle continua par 21.Fh4 Dd7 22.Cxc8 Dxc6 23.Dd8+ De8 24.Fe7+ Rf7 25.Cd6+ Rg6 26.Ch4+ Rh5 27.Cxe8 Txd8 28.Cxg7+ Rh6 29.Cgf5+ Rh5 30.h3 ! — et ce dernier petit coup de pion est l’aboutissement de tout ce qui précède : les Blancs menacent toujours mat, et la seule façon d’y échapper est de rendre tout le matériel gagné pour rester trois pions en retard.

Un détail de notation, au passage, m’a fait sourire : au 29e coup Capablanca doit préciser lequel des deux cavaliers va en f5, car les deux le peuvent. La notation moderne bute exactement au même endroit — mon premier essai a été rejeté comme ambigu.

Ce qu’il faut retenir

Il en tire la leçon lui-même, et elle tient en une phrase : dans ces exemples, l’attaque est menée avec toutes les pièces disponibles — et c’est souvent l’entrée en jeu de la dernière pièce qui renverse l’adversaire.

D’où le principe : les attaques directes et violentes contre le roi se mènent en masse, à pleine force. L’opposition doit être brisée à tout prix, et l’attaque ne peut pas être interrompue en chemin — car dans ces cas-là, s’arrêter, c’est perdre.

Ce qu’on dit aujourd’hui

L’initiative est devenue une notion si banale qu’on oublie qu’il a fallu la nommer. Elle est aujourd’hui au cœur de toute évaluation : un moteur ne dit pas « initiative », mais il compte l’activité des pièces, les tempos, l’espace — ce qui revient au même. Et son conseil de faire entrer la dernière pièce dans l’attaque est resté l’un des rares principes qu’on peut appliquer sans calculer.

Ce qui a le mieux vieilli, c’est peut-être sa mise en garde contre les complications recherchées pour elles-mêmes. Un joueur d’aujourd’hui dirait la même chose autrement : quand un coup simple gagne, le jouer. La beauté vient par surcroît, ou ne vient pas.

À voir dans la foulée : une miniature de quinze coups, où cette idée se lit d’un bout à l’autre de la partie.

Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca
Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca

La suite

Le prochain épisode traite d’une idée plus subtile : la force d’une menace — pourquoi la simple perspective d’une attaque pèse parfois plus lourd que l’attaque elle-même. Quatre positions.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

Votre commentaire

Pas de compte à créer. Votre adresse ne sera ni publiée, ni transmise : elle ne sert qu’à vous prévenir si je vous réponds.

Le premier message d’un nouveau visiteur attend ma relecture avant d’apparaître ; les suivants sont publiés aussitôt.