
Huitième épisode de Capablanca raconte, et le premier consacré à un seul sujet. Depuis le début du livre, et jusque dans les quatre idées de l’épisode précédent, le champion du monde a mentionné l’opposition à trois reprises en repoussant chaque fois sa définition — « je l’expliquerai plus loin ». Nous y sommes.
Ce que c’est
Sa définition tient à une situation : quand les rois doivent bouger et que l’un des joueurs parvient de force à obtenir cette configuration, obligeant l’autre à céder le passage, on dit qu’il a l’opposition.
Ici, si les Blancs jouent 1.Rd4, les Noirs ont le choix : opposer le passage par Rd6, ou passer eux-mêmes par Rf5. Les deux coups sont bien légaux : c’est exactement l’alternative qu’il décrit. Les rois se font face, et il y a entre eux une seule case.
Cette forme est l’opposition frontale. Il en existe deux autres, qui sont la même chose vue autrement. La diagonale :
Et la latérale :
Dans les trois cas, les rois sont sur des cases de même couleur, séparés par une seule case, et celui qui vient de jouer a l’opposition. En pratique, dit-il, c’est un seul et même phénomène.
Reculez maintenant les deux rois le long de la même ligne, et vous obtenez l’opposition à distance — frontale, diagonale ou latérale selon le cas. Elle prend parfois des formes compliquées, qui se résolvent toutes mathématiquement ; mais au stade où nous sommes, il ne faut retenir que la règle simple.
La règle qui décide
Elle tient en deux lignes, et elle décide de beaucoup de parties :
Quand les rois sont sur la même ligne et que le nombre de cases entre eux est pair, c’est celui qui a le trait qui a l’opposition. S’il est impair, c’est celui qui vient de jouer.
Celui qui a le trait gagne
Voici, dit Capablanca, la démonstration de l’énorme valeur de la chose. La position est dépouillée, il ne reste presque rien, et un débutant la jugerait parfaitement égale. Elle ne l’est pas : celui qui a le trait gagne. Les rois se font face, six cases les séparent — un nombre pair.
La bonne façon de commencer est de monter tout droit : 1.Re2 Re7 2.Re3 Re6 3.Re4 Rf6. Les Blancs ont alors le choix entre passer avec leur roi par Rd5, ou garder l’opposition par Rf4. Un simple décompte montre que passer ne donnerait que la nulle — donc 4.Rf4 Rg6 5.Re5 Rg7.
Et c’est ici que la manœuvre devient belle. Le roi blanc, ayant repoussé son adversaire vers l’aile roi, bascule à l’aile dame : 6.Rd5 Rf7 7.Rc5 Re6 8.Rxb5. Le décompte est sans appel : le pion tombe, et le roi noir arrive trop tard. C’est bien le pion b, à l’autre bout de l’échiquier, qui était la cible depuis le premier coup.
Les Noirs disposent toutefois d’une défense plus retorse : le coup d’attente. Sur 1.Re2 Rd8 !, 2.Rd3 Rd7 et 2.Re3 Re7 donnent tous deux l’opposition aux Noirs. Il n’existe qu’une seule case gagnante, et c’est 2.Rf3 ! D’où la règle que Capablanca en tire : quand l’adversaire joue un coup d’attente, il faut avancer en laissant une rangée ou une colonne libre entre les rois. Après 2…Re7, les Blancs reviennent par 3.Re3 et retrouvent la variante principale.
L’opposition comme défense
Dernière position, et la plus jolie : les Blancs ont un pion de moins et paraissent perdus. Ils annulent — par l’opposition.
Le coup est 1.Rh1 !, et il faut comprendre pourquoi ce n’est pas 1.Rf1. La position des pions interdit aux Blancs de tenir par l’opposition rapprochée : après 1.Rf1 ? Rd2 2.Rf2 Rd3, leur propre pion en f3 les empêche de maintenir l’opposition latérale dont dépend leur salut. Le pion se met bien en travers de son propre roi.
Ils prennent donc l’opposition à distance : 1…Rd2 2.Rh2 Rd3 3.Rh3 ! Re2 4.Rg2 Re3 5.Rg3 Rd4 6.Rg4, attaquant le pion et forçant le roi noir à revenir. Le roi blanc pourra alors retourner en g3 et recommencer indéfiniment.
Et si les Noirs poussent, 1…g4, les Blancs se gardent bien de prendre — fxg4 perdrait sur e4 — et jouent 2.Rg2. Après 2…Rd2 3.fxg4 e4, les deux camps font dame et la partie est nulle. Quant à 2…gxf3+, 3.Rxf3 suivi de Re4 annule tout aussi bien.
Il conclut en invitant le lecteur à relire tous les exemples de finales de pions donnés jusque-là : dans chacun, dit-il, l’opposition est déterminante — comme elle l’est dans presque toutes les finales de rois et pions, sauf lorsque la structure elle-même suffit à gagner.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Capablanca écrit que les formes compliquées de l’opposition « se résolvent toutes mathématiquement », sans aller plus loin. Il avait raison, et cette théorie porte aujourd’hui un nom : les cases conjuguées. Elle généralise l’opposition à des positions où les rois ne sont plus sur la même ligne, en associant à chaque case d’un roi la case que l’autre doit occuper. C’est de l’arithmétique d’échiquier, et c’est exactement ce qu’il annonçait sans le développer.
Pour l’opposition simple, la règle moderne est encore plus courte que la sienne : si les deux rois sont sur des cases de même couleur et qu’il n’y a rien entre eux, celui qui doit jouer a perdu l’opposition. Un coup d’œil à la couleur des cases remplace le décompte.
La suite
Le prochain épisode s’attaque au plus gros morceau du livre : le fou contre le cavalier, onze positions à lui seul. Capablanca y a des choses très nettes à dire, et il ne cache pas sa préférence.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.




