Capablanca raconte : quatre exceptions qui en disent long

Capablanca raconte — deux cavaliers blancs et un pion noir : les Blancs matent grâce au pion adverse
Deux cavaliers ne matent pas — sauf si l’adversaire a un pion à pousser.

Neuvième épisode de Capablanca raconte. Après l’opposition, et avant de comparer sérieusement le fou et le cavalier — ce sera pour la prochaine fois — le champion du monde s’arrête sur quatre positions bizarres. Quatre exceptions, dont chacune dit quelque chose de profond sur ce que valent réellement les pièces.

Deux cavaliers ne matent pas

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Le roi noir est acculé dans un coin, les Blancs ont deux cavaliers, et pourtant : il n’y a pas de mat. C’est l’une des curiosités les mieux établies du jeu — deux cavaliers seuls ne peuvent que faire pat, jamais mater.

Mais ajoutez un pion aux Noirs, et tout change :

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Ici les Blancs gagnent, avec ou sans le trait. Et la mécanique est délicieuse : 1.Cg6 h4 2.Ce5 h3 3.Cc6 h2 4.Cb5 h1=D 5.Cc7 mat.

Regardez bien la position finale. Les Noirs viennent de promouvoir une dame — et ils sont matés au coup suivant. C’est exactement le point : le pion noir, en se traînant vers la promotion, fournit aux Noirs les coups qui les empêchent d’être pat. Sans lui, les Blancs n’auraient jamais que le pat ; avec lui, ils ont le temps de construire le filet.

Capablanca prévient d’ailleurs qu’il ne faut surtout pas prendre ce pion : la partie redeviendrait nulle sur-le-champ.

La grande faiblesse du fou

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Les Blancs ont un fou et un pion de plus. La position est nulle.

C’est, dit Capablanca, la plus grande faiblesse du fou : quand le pion tour promeut sur une case de couleur opposée à celle du fou et que le roi adverse se tient devant, le fou ne vaut plus rien du tout. Vérifions : la case de promotion h8 est noire, le fou en d3 est un fou de cases blanches. Il ne contrôlera jamais h8, quoi qu’il arrive.

Il ne reste alors aux Noirs qu’à faire tourner leur roi autour du coin. Rien ne peut les en déloger — pas même deux pièces de plus.

Les Blancs gagnent quand même

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Contre-exemple immédiat, et il fait plaisir. Ici les Blancs gagnent avec ou sans le trait. Prenons la défense la plus coriace, les Noirs jouant : 1…Rh2 2.Cg4+ Rh1 3.Rf1 g5 4.Rf2 h2 5.Ce3 g4 6.Cf1 g3+ 7.Cxg3 mat.

Douze demi-coups, un cavalier qui fait la navette, et le même mécanisme qu’au premier exemple : ce sont les coups de pion des Noirs qui les tuent, en leur interdisant le refuge du pat.

Le fou qui paralyse le cavalier

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Dernière image, et la plus parlante. Un cavalier blanc en a5, un fou noir en d5, rien d’autre sur l’échiquier.

Le cavalier dispose de quatre cases : b3, c4, c6 et b7 — les quatre sont contrôlées par le fou. Le cavalier est totalement paralysé, immobile, inutile. Et Capablanca souligne que la réciproque est impossible : jamais un cavalier ne pourra rendre la pareille à un fou.

C’est son argument central contre l’idée reçue. Les amateurs jugent le cavalier supérieur parce qu’il atteint les cases des deux couleurs — en oubliant qu’à un instant donné, il n’en contrôle jamais qu’une seule. Et qu’il lui faut un temps fou pour passer d’une aile à l’autre.

Il ajoute une remarque que je trouve très juste : plus un joueur est faible, plus le cavalier lui paraît terrible ; à mesure qu’il progresse, la valeur du fou lui devient évidente. Il note au passage que des maîtres d’une génération antérieure, comme Pillsbury ou Tchigorine, préféraient encore les cavaliers — et qu’aucun maître de son époque ne les suivrait.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Les trois curiosités de ce chapitre sont devenues des connaissances de base, et elles portent des noms. Le pion tour avec fou de mauvaise couleur s’appelle simplement le fou de la mauvaise couleur, et c’est l’une des premières nulles théoriques qu’on enseigne. Le mat aux deux cavaliers, lui, a été entièrement résolu : les bases de finales donnent, pour chaque position de pion adverse, le nombre exact de coups nécessaires — un travail qui a occupé des théoriciens pendant tout le XXe siècle.

Quant à sa préférence pour le fou, elle est aujourd’hui si bien admise qu’elle a une valeur chiffrée : la paire de fous compte pour un demi-pion environ dans l’évaluation des moteurs. Ce que Capablanca présentait comme une opinion de maître, contre l’avis des générations précédentes, est devenu un paramètre de programme.

La suite

Le prochain épisode prend la seconde moitié du chapitre : fou contre cavalier pour de bon, six positions où l’on ajoute des pions aile après aile pour voir à partir de quel moment le fou prend l’avantage. Avec, au passage, deux règles sur la couleur des cases où poser ses pions.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

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