
Il y a, vers la fin du discours de 1916, une comparaison que je n’ai vue nulle part ailleurs et qui explique en cinq lignes ce que la préparation d’un examen fait à un cours. Whitehead vient de reconnaître que le problème se complique beaucoup « si vous enseignez à des élèves en vue d’un examen général ». Puis il change de sujet, apparemment.
Avez-vous déjà remarqué la moulure en zigzag qui court autour d’une arche normande ? Le travail ancien est beau, le travail moderne est hideux. La raison en est que le travail moderne est fait à la mesure exacte, tandis que l’ancien varie selon l’idiosyncrasie de l’ouvrier. Ici il se resserre, là il s’élargit. Or l’essence de la préparation des élèves aux examens est de donner un poids égal à toutes les parties du programme.
A. N. Whitehead, discours présidentiel à la Mathematical Association, janvier 1916
Un poids égal à toutes les parties du programme : voilà la définition la plus exacte du bachotage que je connaisse, et elle ne parle ni de paresse ni de facilité. Elle parle d’uniformité. Le cours qui prépare bien à l’examen est celui où rien ne se resserre et rien ne s’élargit — où le chapitre que vous adorez et celui qui vous ennuie reçoivent exactement le même nombre de séances, parce que c’est ce que fait le barème.
Et Whitehead en tire une conclusion qu’il sait paradoxale : « Je sais qu’il semble contradictoire de laisser place à la spécialisation dans un programme conçu pour une culture large. Sans contradictions le monde serait plus simple, et peut-être plus terne. Mais j’ai la certitude qu’en éducation, partout où vous excluez la spécialisation, vous détruisez la vie. » Le mot est fort ; il ne désigne pas ici la filière, mais le fait qu’« un homme voit une matière entière là où un autre ne trouve que quelques exemples détachés ».
La règle qu’aucun pays n’applique
Plus tôt dans le même discours, glissée entre deux parenthèses comme une évidence, il y a la phrase la plus radicale de toute la série.
Je peux dire en passant qu’aucun système éducatif n’est possible à moins que chaque question posée directement à un élève, à quelque examen que ce soit, ne soit formulée ou modifiée par le professeur même de cet élève dans cette matière. L’évaluateur extérieur peut faire rapport sur le programme ou sur les performances des élèves, mais on ne devrait jamais lui permettre de poser à l’élève une question qui n’ait été strictement supervisée par son professeur, ou du moins inspirée par un long entretien avec lui.
Sur le brevet, sur les épreuves communes, sur les évaluations nationales, la position de Whitehead est donc sans ambiguïté — et intenable, il le sait : il concède aussitôt « quelques exceptions ». Mais son argument mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Il ne dit pas que l’examen extérieur est injuste ; il concède même qu’il « a son utilité pour tester le relâchement ». Il dit qu’il est inefficace, et pour une raison technique : la réussite d’un enseignement « dépend d’un ajustement délicat de nombreux facteurs variables » — le génie du professeur, le type intellectuel des élèves, leurs perspectives, ce qu’offre le quartier autour de l’école — « et toutes ces puissances ne peuvent pas être transmises par une règle fixe incarnée dans un unique tableau de matières d’examen ».
Ce qu’on lit aujourd’hui
Le passage sur les manuels devrait être encadré. « Chaque fois qu’un manuel de réelle valeur éducative est écrit, vous pouvez être certain qu’un critique dira qu’il sera difficile d’enseigner avec. Bien sûr qu’il sera difficile d’enseigner avec. Si c’était facile, il faudrait brûler le livre ; car il ne saurait être éducatif. » Un siècle plus tard, la voie facile qu’il décrit — « le livre ou le cours qui permettra pratiquement à l’élève d’apprendre par cœur toutes les questions susceptibles d’être posées au prochain examen » — n’est plus un livre, c’est un moteur de recherche et un assistant qui rédige la réponse. L’asymétrie qu’il décrit s’est aggravée : le chemin large et fleuri n’a jamais été aussi large.
Et une nuance qu’il faut à sa décharge. Whitehead parle en 1916 d’un système où les examens extérieurs sont ceux des universités — il nomme l’examen de matriculation de Londres et ceux d’Oxford et de Cambridge ; le baccalauréat et le brevet français, eux, ont été construits comme des garanties d’égalité entre les établissements — c’est un argument qu’il ne discute pas, et qui pèse lourd. Sa critique reste juste sur un point précis, celui qu’il vise : ce n’est pas l’examen qui abîme le cours, c’est l’uniformité du barème rétropropagée sur toute l’année. On peut très bien tenir les deux : un examen national, et une année qui ne soit pas sa répétition générale.
Et une pièce à verser contre lui. Treize mois après ce discours, le 16 février 1917, le même homme préside la distribution des prix du Borough Polytechnic de Southwark. Il y relève avec satisfaction que « le résultat moyen aux examens a été bon, étonnamment bon vu les circonstances », et ajoute : « les administrateurs attachent une grande importance au maintien d’une moyenne élevée ; c’est le meilleur test unique d’efficacité ». Le meilleur test unique — exactement ce qu’il déclarait mortel un an plus tôt. On peut y voir la politesse d’un président devant des lauréats, et c’en est une. On peut aussi y voir que la moyenne aux examens est une prise si commode qu’elle rattrape même ceux qui ont écrit contre elle.
Ce que ça change, concrètement
Composer soi-même la feuille, c’est déjà appliquer sa règle. Sa demande — que chaque question soit formulée ou modifiée par le professeur de l’élève — est hors de portée pour le brevet, mais elle est à portée de main pour tout le reste de l’année. C’est la raison d’être de la page qui permet de composer sa propre feuille d’exercices à partir des codes : une feuille assemblée par vous pour votre classe n’a pas le même statut qu’une feuille tombée d’un fichier national, et les élèves le sentent.
Son problème type de géométrie n’est pas un exercice, c’est une sortie. « Un problème mathématique typique devrait être : arpentez tel ou tel champ, dessinez-en un plan à telle ou telle échelle, et trouvez son aire. » Avec, en prime, la meilleure phrase jamais écrite contre l’équipement : « la meilleure éducation consiste à tirer le maximum d’informations de l’appareillage le plus simple ; la fourniture d’instruments élaborés est grandement à déconseiller ». Une chaîne d’arpenteur, une boussole. Le calcul d’aires et de périmètres qui suit une mesure faite dehors n’a rien à voir avec celui qui suit une figure imprimée.
Et il enseignait la corrélation fallacieuse en 1916. Le passage est là, en toutes lettres : on porte des statistiques sociales en fonction du temps, on élimine le temps entre deux d’entre elles, et « on peut spéculer sur ce qu’on a exhibé : une connexion réelle, ou une simple coïncidence temporelle ». Il va jusqu’à suggérer de le faire exprès — prendre une série dans un pays et une autre dans un autre pays, « et obtenir ainsi, avec un choix de sujets convenable, des graphiques qui n’exhibaient certainement qu’une coïncidence ». C’est un excellent travail de statistiques en troisième, et il a cent dix ans.
À vous
- le test de l’arche : dans votre année, qu’est-ce qui se resserre et qu’est-ce qui s’élargit ? Si la réponse est « rien, tout est au même format », la question est posée.
- combien de vos évaluations sont écrites par vous, pour cette classe-là ? Whitehead voudrait : toutes.
- et la question de fond : peut-on préparer honnêtement un examen national sans transformer l’année en répétition générale ? Je crois que oui, mais je n’ai pas de recette.
Les commentaires sont ouverts, et sur ce sujet-là les avis sont rarement tièdes.
Dans la même série. Idées vivantes de Whitehead reprend les conférences de pédagogie d’Alfred North Whitehead (1861-1947) — un mathématicien qui parlait à des professeurs de mathématiques, entre 1912 et 1928. Tous les épisodes : la série complète, dont ce qu’il faut retirer du programme de maths et romance, précision, généralisation.
« The Aims of Education — A Plea for Reform », discours présidentiel d’Alfred North Whitehead à la Mathematical Association, janvier 1916, recueilli dans The Organisation of Thought (Williams & Norgate, Londres, 1917), puis en tête de The Aims of Education and Other Essays (1929). Whitehead est mort en 1947 : le texte est dans le domaine public, et se lit intégralement sur Project Gutenberg ; les traductions ci-dessus sont les miennes. L’édition française du recueil de 1929 existe et c’est elle qu’il faut acheter : Les Visées de l’éducation et autres essais, traduite par Jean-Pascal Alcantara, Vincent Berne et Jean-Marie Breuvart (Chromatika, 2011).