
Voici la phrase la plus étrange qu’un maître d’échecs ait écrite dans une préface : « Cela va paraître presque comique, mais je vous l’assure, mes chers lecteurs : le pion passé a pour moi une âme, exactement comme l’homme — des désirs qui sommeillent en lui sans qu’on les devine, et des craintes dont il ne soupçonne lui-même guère l’existence. »
C’est signé Aron Nimzowitsch, en août 1925, en tête du premier fascicule de Mein System. J’ouvre une série sur ce livre. Elle fera pour lui ce que Capablanca raconte a fait pour Chess Fundamentals : le prendre morceau par morceau et le remettre en français, dans mes mots, avec des diagrammes qu’on peut regarder au lieu de les imaginer.
Sauf que celui-ci ne ressemble à aucun des deux autres. Capablanca explique comment gagner. Murray raconte d’où vient le jeu. Nimzowitsch, lui, prétend faire quelque chose que personne n’avait fait avant : fonder une science.
L’homme qui montait sur les tables
Aron Nimzowitsch naît à Riga en 1886, dans l’Empire russe, et meurt à Copenhague en 1935, à quarante-huit ans. Entre les deux, il gagne Copenhague en 1923 et surtout Carlsbad en 1929, devant Capablanca — le tournoi le plus fort de l’année. Il défie Alekhine pour le titre mondial et n’arrive jamais à réunir l’argent de la bourse. On le range depuis parmi les plus grands joueurs à n’avoir jamais été champions du monde.
Il traîne aussi une réputation d’excentrique, et une anecdote célèbre : après avoir perdu la dernière ronde d’un tournoi de parties rapides à Berlin, il serait monté sur une table en hurlant « Gegen diesen Idioten muss ich verlieren! » — « faut-il que je perde contre cet idiot ! »
L’histoire est trop belle, et je préfère vous dire tout de suite ce qu’elle vaut. Elle apparaît en 1950 sous la plume de Hans Kmoch et Fred Reinfeld, vingt-cinq ans après les faits supposés. L’historien Edward Winter a cherché le tournoi en question : il ne l’a jamais identifié. C’est donc une légende — une légende qui colle si bien au personnage que le site de référence qui lui est consacré en a fait son slogan, avec un point d’interrogation entre parenthèses. Gardons le point d’interrogation.
Pourquoi j’ai le droit de vous le raconter
C’est la première question que je me pose avant d’ouvrir une série, et cette fois la réponse est simple. Nimzowitsch est mort le 16 mars 1935. Les droits d’auteur s’éteignent en France soixante-dix ans après la mort de l’auteur : le texte allemand de Mein System est dans le domaine public chez nous depuis 2006. Il y a vingt ans, et personne n’était allé voir.
Ce qui est libre, j’y insiste, c’est l’allemand. Les traductions françaises que vous trouverez en librairie sont des œuvres récentes, protégées, qui appartiennent à leurs traducteurs : je n’y touche pas, et si vous voulez le livre en français, c’est là qu’il faut aller le chercher. Quant à la traduction anglaise de Philip Hereford, parue en 1929, elle est libre aux États-Unis depuis janvier dernier mais je n’ai pas réussi à établir la date de mort du traducteur — elle me sert à relire, jamais à citer.
Alors je travaille sur l’allemand de 1925. Ce qui tombe bien pour une autre raison : l’original est écrit en notation algébrique, celle que nous utilisons encore. C’est Hereford qui a tout converti dans la vieille notation descriptive anglaise, ce galimatias où la même case porte deux noms selon le camp qui la regarde.
Ce qu’il annonce, et qui n’avait jamais été tenté
La préface tient en deux pages et elle est un petit manifeste. Nimzowitsch commence par avouer qu’il n’aime pas les préfaces, « mais dans ce cas-ci elle paraît nécessaire, car toute la chose est si nouvelle ». Puis il explique son idée maîtresse, qui lui est venue, dit-il, d’un seul coup : analyser les éléments de la stratégie un par un, chacun pour lui-même.
Et il prévient immédiatement contre le malentendu. Il ne s’agit pas de dire « occupez la colonne ouverte » ou « arrêtez le pion passé » : ce serait du bon sens en habit de théorie. « Non, la chose exige qu’on entre dans le détail. » C’est là qu’arrive la phrase sur l’âme du pion passé — et l’on comprend qu’elle n’est pas une coquetterie de style. Elle dit la méthode : traiter chaque élément comme un être dont on étudierait le comportement, avec ses tendances, ses besoins, ses peurs.
Deuxième déclaration, et elle m’a fait sourire : il revendique l’humour. On écrit les manuels sur un ton sec et docte, constate-t-il, parce qu’on croit se déprécier en laissant passer une plaisanterie. « Cet avis, je ne le partage nullement ; je vais même plus loin, je le tiens pour entièrement faux : le véritable humour contient souvent plus de vérité intérieure que le plus sérieux des sérieux. » D’où sa manie des comparaisons tirées de la vie quotidienne, qui feront le sel du livre — et dont vous avez un premier échantillon deux paragraphes plus bas.
Troisième déclaration, la plus révélatrice. Il s’est donné la peine de récapituler ses chapitres en schémas, et il en donne deux raisons : la pédagogie, et — le tiret est de lui — « des raisons de sécurité personnelle ». Traduction : sans ces schémas, « les critiques de talent médiocre, il en existe aussi », ne verraient que les détails et pas la charpente. Il écrit sa préface en anticipant déjà les attaques. Il n’aura pas tort de le faire.
De quoi est-il fier, alors ? Pas d’avoir gagné des parties. D’avoir « réduit le chaos à un nombre déterminé de règles reliées entre elles par la causalité ». Et il termine en osant la phrase que tout le monde lui a reprochée : il croit avoir écrit « le premier véritable manuel du jeu d’échecs, et non pas seulement des ouvertures ».
Le vocabulaire qu’il nous a laissé
Voici comment savoir s’il a réussi : regardez les mots que vous employez sans y penser. Le blocus — bloquer un pion passé avec une pièce plutôt que de le prendre. L’avant-poste — une pièce installée en terrain adverse sur une colonne ouverte, soutenue par un pion. La surprotection — défendre un point fort qui n’est pas menacé, trois fois plutôt qu’une. La prophylaxie — jouer contre le plan de l’adversaire avant que ce plan existe. Les coups de tour mystérieux, qu’il baptise ainsi parce qu’ils n’ont aucune justification visible sur le moment.
Aucun de ces mots n’existait avant lui. Tous sont dans la bouche des commentateurs d’aujourd’hui. C’est la définition même d’un livre qui a pris : on a oublié qu’il fallait l’inventer.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Un siècle plus tard, les moteurs ont tranché — inégalement. La prophylaxie a gagné : elle est devenue l’un des axes de l’entraînement moderne, et l’idée de demander « que veut-il jouer ? » avant « que puis-je jouer ? » est aujourd’hui un lieu commun de l’enseignement. Le blocus tient aussi, avec des nuances sur le choix du bloqueur.
La surprotection, elle, reste discutée : c’est le chapitre où Nimzowitsch est le plus catégorique, et celui où les commentateurs modernes lui reprochent le plus volontiers d’avoir érigé une préférence personnelle en loi. C’est donc, par construction, le chapitre le plus intéressant à passer au moteur — et je compte bien le faire, le moment venu, plutôt que de vous rapporter ce qu’on en dit.
Comment je travaille, en deux mots
Le texte allemand n’existe en scan libre nulle part — j’ai cherché dans les bibliothèques numériques allemandes, chez Google et à l’Internet Archive, il n’y est pas. Il existe en revanche en ligne, section par section, sur le site que Wilfried Krebbers consacre à Nimzowitsch. C’est de là que vient ma copie de travail : 106 sections, un peu moins de 57 000 mots de prose une fois la notation mise de côté.
Le même site publie un trésor plus rare : les 271 parties et positions du livre en fichier PGN, chacune étiquetée du chapitre et du numéro de diagramme auquel elle correspond. Je les ai toutes rejouées à la machine avant d’écrire une ligne : 271 sur 271 sans une faute, et 65 d’entre elles portent directement la position composée par Nimzowitsch. Aucun diagramme de cette série ne sera donc ressaisi à la main.
Un détail qui vaut d’être dit, parce qu’il m’a servi de leçon : mon programme de contrôle commence par vérifier qu’il sait refuser. Je lui soumets un coup volontairement illégal et je m’assure qu’il proteste. La première version acceptait sans broncher un coup de dame vers une case qui n’existe pas — elle aurait validé n’importe quoi en affichant « aucune erreur ». Un contrôle qui ne sait pas dire non ne prouve rien.
Ce qui nous attend, et ce que je vais sauter
Le livre a deux parties. « Les éléments » passe en revue neuf objets un par un : le centre et le développement, la colonne ouverte, les septième et huitième rangées, le pion passé, l’échange, les finales, le clouage, l’échec à la découverte, la chaîne de pions. « Le jeu de position » construit là-dessus : la prophylaxie, le pion doublé, le pion dame isolé, la surprotection, le louvoiement. Et à la fin, un supplément où il règle ses comptes avec Tarrasch sous le titre « Sur l’histoire de la révolution échiquéenne 1911-1914 » — la révolution en question étant la sienne.
Autant le dire tout de suite : je ne vais pas tout raconter. Une bonne part du volume est faite de colonnes de variantes, et les schémas récapitulatifs sont des aide-mémoire, pas de la lecture. Je prends ce qui se raconte et ce qui se montre. Comptez une trentaine d’épisodes, sans échéance.
La suite
Le prochain épisode attaque par le commencement, et par une définition qui a l’air d’une évidence jusqu’à ce qu’on la lise vraiment : développer, ce n’est pas jouer un coup, c’est faire monter toute une armée en ligne. Nimzowitsch y compare la période de développement à un régime démocratique, et se moque du joueur qui promène un seul officier en grande excursion pendant que les autres s’ennuient à mourir à la maison. On verra que la plaisanterie cache une règle très précise.